Il s’était levé plus tôt que d’habitude. En fait, il ne s’était pas vraiment endormi, tout juste couché pour boire la chaleur du lit avant l’aventure ; pour respirer cette odeur de tranquillité sur un oreiller creusé de ses espoirs ; et pour se laisser aller à la nonchalance des rêveries nocturnes, instant de grande communauté où l’on brise les murs pour cueillir les étoiles et où, sans rougir ou être pris d’un triste fou rire, on peut côtoyer les mots liberté et égalité avec les autres rêveurs de lune.
Il s’était d’autant plus régalé de ces instants de douceur qu’il savait que quelques heures plus tard, il aurait froid, il aurait peur et que la nuit s’accrocherait peut-être aux barreaux d’un porte-manteau à verrou.
Après tout il ne risquait pas plus en apparence que les autres fois, lorsqu’il s’amusait à glisser entre les doigts des uniformes, lorsqu’il laissait sa trace à leur barbe, lorsqu’il jouissait à l’idée que le vent sous-terrain n’apporterait à ses poursuiveurs qu’une forte odeur de solvant et d’arc-en-ciel urbain.
Sauf que cette fois, il ne jouerait plus.
Adolescent, il avait eu un grand plaisir à coller ses signes sur la peau dure des immeubles ou marquer les parois interdites du grand serpent des villes. Il se sentait parfois hautain, maître des lieux et châtelain solitaire de ces domaines publics, et parfois animal, comme un loup apposant sa trace odorante pour cadenasser l’espace.
Il était devenu un être de la nuit et des lieux obscurs. Il sortait lorsque les rues commençaient à prendre leurs quartiers sombres entre les reins desquels n’affluaient plus que vapeurs d’alcool, drogues et sexe. Lui arrivait alors, hibou vierge et inattendu, avec pour seul noir dessein celui de peindre l’ébène des autres.
Il oeuvrait seul dans son entreprise. Beaucoup de bandes avaient voulu absorber son talent mais il l’aurait pas supporté. Allergie au groupe, se disait-il, et dès lors qu’il travaillait pour d’autres, ses peintures pâlissaient et fondaient en coulures informes sur le pavé. Elles parvenaient à peine à colorer les flaques survivantes.
Ce soir, il n’y aurait que lui et le ventre du métro. Pour la dernière fois. Il le sentait confusément depuis quelques jours. Son chef-d’œuvre s’accomplirait dans l’humide anonymat des lieux.
L’image lui était apparue brusquement, un soir d’avril, dans un wagon suant d’une moiteur tropicale, alors qu’un sommeil épuisé d’une suite de nuits blanches l’avait brutalement plaqué contre la molesquine balafrée. Les odeurs corporelles s’étaient alors éteintes pour laisser place à un parfum de jardin. Les faces des spectres néonisés avaient peu à peu perdu leur contour et elle, était apparue, rose magnifique, aux pétales veloutés comme la peau d’une fille, au rouge si intense qu’il n’en avait jamais vu comme cela. Même celui tellement désiré des lèvres de sa voisine lui parût dès lors terne et sans vie. La ville brouille les couleurs.
Cette rose le hantait, prenait possession de son esprit, de sa chair, du moindre méandre de sa création et tout devenait enfin clair. La clarté ne venait de l’esprit mais d’une intuition profonde. Lui, le garçon des cités grises aux bras de pieuvres, retrouvait la liberté des collines et des monts, la fraîcheur des matins étoilés de rosée et les transparences irréelles des soirées d’automne. Il courait les nuits pour rejoindre sa fleur imaginaire et ne vivait le jour qu’à l’ombre de son teint. Il en goûtait chaque ombre et chaque pli, chaque nuance et chaque douleur. Il attendait pour la peindre de la connaître par cœur, et même plus que cela, de revêtir son costume de nature et de pénétrer sa conscience de saison.
Et ce soir, il savait que toute la délicatesse et la vie de la rose pourrait se satisfaire de la rudesse de ses mains et de ses outils. Il l’a poserait là, dans la station même où un sommeil serein lui avait donné naissance. Puis, satisfait, il rangerait sa palette d’urbain pour d’autres horizons d’adulte.
Elle s’était laissée enfermer sur le quai vide pour observer sa fin venir et attendait le premier métro pour se vider aussi. Mourir dans la fausse obscurité des tunnels des hommes, loin des frémissements de la vie d’en haut, cela lui donnerait plus de courage. Le premier. Si elle ne sautait pas de suite, elle n’aurait plus la force. Sa vie ne deviendrait alors qu’une longue traîne de plomb et de peines, comme elle l’avait connue jusqu’ici seulement allégée d’une jeunesse trop vite passée. Mais plus aucune insouciance ne pouvait la sauver. Elle léchait les dernières vitrines sales de ce cachot désiré, imaginait le grillon chantant cruellement sur les voies tranchantes et humait l’odeur piquante et lourde de cette terre du bas comme un parfum délicieux ; Serait-ce celui dont elle se souviendrait ailleurs ? Non, elle ne se souviendrait de rien, aucun souvenir n’existerait plus ; elle serait morte. Comme ce jour d’avril où il l’avait quittée : comme ce jour d’avril où la crue de ses yeux dans le métro n’avait noyé ni ému personne ; comme ce jour d’avril où elle avait rageusement arraché son pull pour voir sur sa peau cette rose qu’il aimait tant respirer durant les nuits blanches de leur amour. Elle l’avait griffée, elle l’avait mordue dans l’indifférence et le sommeil des autres.
C’est alors qu’elle la vit, parfaite, luisante d’un carmin de plein été sur un ciel de pacotille, un ciel de carreaux blancs et fades qui devint le plus lumineux des matins qu’elle avait connue. La rose. La même que celle de son épaule. Elle ne pouvait le croire et s’approcha pour mieux la toucher, la respirer, la cueillir. Pas de doute, le mur était devenu le miroir de la seule richesse qu’elle possédait.
Elle sourit.
Le premier métro passa, regorgeant d’yeux cernés et de mines pâles, aveugle à ce miracle de l’aube.