« Choses dont je me souviens » de Sôseki ou la sérénité faite verbe.

Sôseki (1867-1916) est un écrivain-poète japonais qui a chevauché le XIX et le XXème siècle, la féodalité et la modernité. Dans ses écrits, se mêlent le japon millénaire et cette révolution occidentale qui pointent ses fumées et sa nouvelle vision de la vie. En 1910, il pourrait prétendre à pénétrer sereinement dans son âge d’or, écrivain reconnu, mari et père aimé.

Mais la maladie le ronge. Un ulcère à l'estomac, le mal acide des angoissés et des mélancoliques, s’occupe de son intérieur. Une première hémorragie l’oblige à garder le lit durant plusieurs semaines. Et puis, le 24 août, Sôséki meurt. Durant trente minutes, il quitte le monde des vivants. « Choses dont je me souviens » est le journal tenu au cours de cette période, c’est la douleur transmutée en instants poétiques, la mise sur papier de cette saveur de vie qui ne peut être gouttée qu’après avoir vécu l’extrême. Bien être de survivant qui finira par être happé par la fadeur du quotidien, l’auteur en est conscient. Restera cette soif de poésie qui ne s’éteindra qu’avec la mort.

A chaque page de l’ouvrage un instant poétique, un instant d’arrêt du temps : le carmin du sang dans la cuvette émaillée ; le son sec du tambour, battement presque insupportable du temple voisin ; l’élégance des cosmos s’épanouissant en fine ramure dans l’œil du malade ; l’espace amenuisé du corps, qui finit par se  perdre dans l’immense lit d’hôpital.

Un ouvrage égrenant haïkus et kanshis (poèmes rédigés en chinois classique) lumineux.

« J’ai erré

Entre le ciel et la terre

Dans l’immensité

J’ai tenté de saisir l’instant qui sépare la vie de la mort

Mon cœur s’en est allé

Mon âme s’est envolée

Je suis revenu à la vie mon heure n’était pas venue

Ma conscience est vague comment comprendre

Triste autonome j’erre de rêve en rêve

Comme si le temps

Faisait vibrer les cordes de la mélancolie

L’automne s’approfondit ma tristesse le suit

J’ai laissé ma jeunesse aux portes de la mort

Bouillon de riz et remèdes me laissent sans force

Devant la mélancolie de l’arrière-saison

J’ai franchi la ligne de la mort

Immense et vide

Branches dénudées

Feuilles tombées

Je suis pareil aux arbres nus

La vieillesse est sans éclat

Mon visage est sans couleur

Premiers frimas

Et la rosée

Je vais tenter d’en faire

Un poème »

 

Bonne lecture !


galabelle wrote on May 20, '07
Merci Johal !
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