
Lui traînait ses jours du côté du métro Odéon. Un coin a touristes où il lui semblait plus facile d’émouvoir son auditoire, même si celui-ci ne pipait pas forcément le français. Il arrivait sur les coups de dix heures du matin, calait son dos contre un réverbère, toujours le même – il avait remarqué que, bizarrement, les clébards le délaissait pour aller se soulager plus loin –, étalait devant lui un mouchoir à carreaux bleu et blanc, et se rinçait le gosier une dernière fois avant son entrée en scène. Là, il sortait de son chariot un tas de morceaux de bois récupérés dans les poubelles du coin, des restes de cagettes, des pieds de meubles bouffés par le temps et les bestioles, des fragments de planches, parfois même quand il avait eu un peu plus de chance, un souvenir de poutre en chêne. Celui-là, il le chouchoutait. Le polissait avec le pan de sa vieille gabardine, lui disait des mots doux, le caressait de sa vieille patte salie par la rue. Et puis, il déployait son canif et commençait ses sculptures, en se racontant ses histoires.
Dans ce coin gris de Paris, les pavés étaient soudain engloutis par une nature sauvage. La prairie dévorait le bitume. Le métro se mutait en vallon moussu et la foule des voitures laissait place à un fleuve joyeux aux rubans colorés et chatoyants.
Arrivait l’heure des habitants : quelques animaux apparaissaient d’un bosquet de noisetiers ou d’un fourré tacheté de houx… Le premier de ces êtres des bois était souvent un renard, une renarde exactement, échappée de la nuit, le poil luisant de rosée matinale, le fin museau encore frémissant de sa course nocturne. La grande histoire de la vie déroulait son tapis d’amours et de sang, d’aurores et de mort, de baies et de fougères.
Au fur et à mesure que l’histoire coulait de sa bouche et de ses mains, la foule s’arrêtait quelques instants –on est souvent pressé à Paris – repartait, happée par le flot du quotidien. Sculpture et nature s’accordent peu au rythme lancinant des automates souterrains. Parfois, un enfant gourmand insistait pour grignoter un rabiot de minutes en écoutant la suite du conte. " Maman, maman, je veux voir l’ours, encore ! – N’a pas l’temps ", grognait la femme… Les adultes oublient trop souvent combien toute mise au monde est émouvante, comment les naissances ont cette faculté miraculeuse de relier le monde des vivants au plus que vivant.
Lui restait indifférent à toute cette agitation ; il avait quitté le monde urbain et se refaisait une petite santé dans sa campagne. Au bout d’une heure, d’une demi-journée ou d’un tour de cadran, il récupérait la monnaie qui s’était entassée dans son gobelet de ferraille, rangeait les morceaux de bois qu’il jugeait encore utilisables et, laissant les animaux à leur triste sort de benne à ordures, s’occupait de faire vivre ce vieux corps encore quelques temps. Il avait découvert les joies des balades campagnardes sur le tard et ne comptait pas s’arrêter en si bon chemin.
(à suivre)